Le réveil d'un géant
ROBERT LAPLANTE
COLLABORATION SPÉCIALE
ARTS ET SPECTACLES   LA PRESSE MONTRÉAL SAMEDI 19 JUIN 2004

De Mme la Bolduc à La Part du Quêteux, en passant par Raoul Roy, Jacques Labrecque et autres Ovila Légaré, le Québec fourmille d’artistes qui ont su renouveler et actualiser de brillante façon leur folklore. De cette liste, il faut maintenant ajouter le duo St-Pierre/Roussel qui vient de s'attaquer au répertoire du légendaire violoneux Jean Carignan dans le surprenant album Au-delà du reel sous étiquette Mille-Pattes.

Témoignage d'une aventure scénique que le violoniste Steeve St-Pierre et Ie pianiste Martin Roussel présentent sur différentes scènes québécoises et européennes depuis plus d’un an et demi, Au-delà du reel éclaire d'une nouvelle façon l'incroyable talent de Jean Carignan « On voulait lui redonner ses lettres de noblesse, montrer au public qu’en plus d'être un technicien hors pair et un virtuose incroyable, Carignan était aussi un musicien d’une grande sensibilité qui savait métisser le coté festif du folklore irlandais à la mélancolie lyrique de la tradition musicale hébraïque », souligne Martin Roussel sous le regard approbateur de St-Pierre, qui ne tarit pas d'éloges sur le violoneux. « Il ne jouait jamais ses pièces de la même façon, il improvisait constamment. C’était tout un défi pour moi, plus ou moins habitué à l'improvisation. »

Un pari que le duo relève avec brio, produisant une oeuvre subtile et nuancée, très loin des généreux débordements auxquels nous ont habitués Ies nouveaux groupes « trad » « On a une approche que semble au premier abord un peu plus douce, moins dérangeante. C’est peut-être à cause du côté lyrique de Carignan et ça nous permet de plaire autant aux puristes qu'aux adeptes des métissages. Mais attention, il y a quand même beaucoup d'hybridations dans notre album. On y trouve des influences jazz qui se marient à des rythmes baroques tout en respectant les lois du reel », affirme le fondateur du Martin Roussel Jazz Quartet.
Rencontre entre la tradition, le jazz et la musique classique, le CD des deux musiciens du Bas-du-Fleuve ouvre de nouveaux horizons à notre musique folklorique, « On a rencontré Gilles Losier, le pianiste qui travaillait avec Jean Carignan ; il nous a encouragés à ne pas imiter le violoneux, mais plutôt nous approprier, à habiter sa musique. Nous ne sommes pas Carignan, mais notre culture peut enrichir ses pièces et c'est dans cette optique que nous l'avons abordé », précise Steeve St-Pierre, qui, parallèlement a ce projet poursuit une carrière de premier violon à l'Orchestre symphonique de l'Estuaire.

Une réappropriation du patrimoine musical que l'on retrouve chez les musiciens québécois, mais aussi chez leurs confrères d'un peu partout dans le monde. « C'est vrai que c'est une tendance mondiale. C'est peut-être un réflexe face à la mondialisation et à une certaine crainte de l'homogénéisation culturelle. Mais, de toute façon, la survie d'une culture passe par le métissage, il faut absolument éviter qu'elle se fige dans le temps. Nous avions aussi ce souci-là, mais ce n'est pas un disque didactique pour autant », soutient Roussel, soulignant qu'Au-delà du reel est avant tout une histoire d'amour avec ce fascinant musicien au destin tragique, éternel négligé de notre histoire culturelle.

« On n'a pas vraiment conscience ici de l'importance de Jean Carignan. Il pouvait jouer un soir à Carnegie Hall et le lendemain
conduire un taxi dans les rues de Montréal pour être capable de survivre. Il était considéré comme un dieu en Irlande, le violoniste virtuose Yehudi Menuhin était un de ses plus grands admirateurs, ils ont joué ensemble le Petit Concerto pour Jean Carignan que lui avait composé André Gagnon. Pourtant., il est mort pauvre, presque sourd et dans l’indifférence générale, à Montréal, le 16 février 1988. Il avait déjà confié à Nathalie Petrowski qu’il était sourd parce qu’il habitait au Québec et qu'il avait dû, pour gagner sa vie, travailler dans des usines avec les machines et les marteaux-pilons bruyants », raconte avec verve et passion le pianiste, intarissable d’anecdotes sur le personnage.

Véritable encyclopédie « carignanesque », le duo St-Pierre/Roussel aimerait bien continuer l'aventure Carignan. « On a plusieurs projets en autre dont une tournée de master classes dans les écoles secondaires de l’Ontario et peut-être un nouvel album, plus expérimental cette fois et qui serait composé de ses pièces inédites », affirme Roussel, qui nous confie avoir reçu de Carmel Bégin du Musée des civilisations d'Ottawa une soixantaine de pièces jamais endisquées du musicien folkloriste.

Mais en dehors de ces projets, le rêve un peu fou d’Au-delà du reel trouverait sa véritable signification dans une tournée en Irlande,
là où Carignan est encore vivant et célébré. « Ça serait incroyable de leur présenter notre vision de sa musique, ça serait une rencontre et une expérience merveilleuse, l'ultime hommage du Québec à un de ses grands », conclut un Roussel rêveur à l’évocation des verts pâturages irlandais. Un projet qu’un producteur pourrait peut-être réaliser un jour, qui sait ?

ARTS ET SPECTACLES   LA PRESSE MONTRÉAL SAMEDI 19 JUIN 2004

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